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Conférences sur la souveraineté alimentaire : le défi d’une stratégie nationale lancée à Rungis

9 décembre 2025

L’avenir de nos assiettes se joue ici et maintenant. Le 8 décembre 2025, j’ai eu l’honneur d’accueillir à Rungis la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, pour le lancement des Conférences de la souveraineté alimentaire. Ce chantier, issu de la loi de mars 2025, trace la feuille de route de la France pour les dix prochaines années : repenser nos modes de production, renforcer nos filières, protéger nos terres et redonner à chacun la fierté de produire et de consommer français.

Dans un contexte marqué par les dérèglements climatiques, les tensions géopolitiques et la dépendance croissante aux importations, l’autonomie alimentaire n’est plus un acquis : elle devient un combat collectif et un enjeu de souveraineté nationale. Depuis Rungis, cette urgence prend tout son sens, car c’est ici que se dessine la réalité quotidienne de la chaîne alimentaire française.

Une balance commerciale agricole à la croisée des chemins

Les constats partagés par la ministre, lors de cette première conférence, sont sans appel. Pour la première fois depuis un demi-siècle, la balance commerciale agricole française pourrait devenir déficitaire.

Nous dépendons désormais à 50% d’importations pour les fruits, les légumes et la volaille consommée en France – un chiffre alarmant pour une nation qui fut longtemps un modèle d’autosuffisance.

Ce recul traduit plusieurs causes :

  • la baisse de 19 % du financement de la Politique agricole commune (PAC) depuis 2014 ;
  • la concurrence commerciale exacerbée, liée aux politiques douanières des États‑Unis ou de la Chine ;
  • et surtout, la dévalorisation du budget alimentaire dans nos foyers : en 1960, les familles y consacraient plus du tiers de leurs revenus, contre moins de 20 % aujourd’hui.

Nous avons collectivement oublié le vrai prix de la nourriture.

Redonner de la valeur au produit, rémunérer justement ceux qui le cultivent, consomment et distribuent : telle est la première pierre d’une souveraineté alimentaire retrouvée.

Une méthode de travail par filières : du diagnostic à l’action

Placées sous la coordination de Ludovic Spiers, ces conférences s’organisent en groupes de travail sectoriels rassemblant interprofessions, chercheurs et industriels. Objectif : définir, filière par filière, compatibles avec les attentes du marché mondial et les impératifs environnementaux français.

Le choix de Rungis pour ce lancement n’est pas anodin. Le marché international est un maillon central de la résilience alimentaire nationale, un lieu où convergent les filières et où se matérialise la filière du « manger français ». Le ministère a clairement exprimé sa volonté de mobiliser toute la chaîne de valeur, de la production à la transformation, pour rapatrier la valeur ajoutée sur le sol national.

Cette logique « de l’aval vers l’amont » — partir de la demande du consommateur pour structurer la production — constitue le cœur de la méthode.

Mais la réussite dépendra aussi d’un équilibre délicat : maintenir l’ambition écologique de la stratégie française de réduction des pesticides, tout en garantissant la compétitivité de nos agricultures.

Une profession en mutation : défis humains et générationnels

Ce lancement s’est tenu dans un climat social tendu,  à la mesure des difficultés que traverse le monde agricole français. Certaines organisations syndicales ont choisi de ne pas participer, rappelant l’urgence de réponses concrètes sur la dermatose bovine, les crises sanitaires ou le revenu agricole. Cette inquiétude est légitime : sans réponse au quotidien, la planification reste une promesse abstraite.

Derrière la conjoncture, c’est le renouvellement des générations qui constitue le défi structurel des dix prochaines années. Un agriculteur sur deux partira à la retraite d’ici à 2035. Sans politiques volontaristes d’installation et de transmission, c’est la capacité même de la France à produire qui sera fragilisée.

Enfin, un autre enjeu traverse tous les débats : la cohérence commerciale.

Comment planifier une souveraineté alimentaire française tout en multipliant des  accords de libre-échange comme le Mercosur ? Les conférences devront arbitrer sans esquiver, entre ouverture économique et protection du modèle agricole national..

Rungis, catalyseur d’une souveraineté à construire

Le choix de Rungis pour lancer ces conférences est engagé : il fait de notre marché le symbole des transitions à mener. Ici, l’alimentation rencontre la logistique, l’agriculture croise la recherche, et la politique devient réalité économique.

Ces conférences n’auront d’impact que si elles aboutissent à des mesures opérationnelles avant l’été, capables de transformer les diagnostics en actes. Nous avons désormais une décennie pour prouver que la souveraineté alimentaire française n’est pas un slogan, mais une stratégie nationale – fondée sur la coopération, la valorisation des territoires et la reconnaissance du travail agricole comme un pilier de notre avenir collectif.

Rungis sera au cœur de cette refondation. Parce que protéger nos assiettes, c’est avant tout protéger ceux qui les remplissent.